CEECA : Pour comprendre les enjeux liés à la création d’un CFA, pouvez-vous nous expliquer un peu le contexte actuel de la profession comptable, en particulier en ce qui concerne le recrutement ?

Delphine Sabatey, Présidente du CRO Nouvelle-Aquitaine : Le contexte actuel, ou plutôt la situation que nous vivons depuis un certain temps, repose sur deux grandes problématiques : le recrutement et la qualification des profils. Nous trouvons parfois du personnel, mais pas toujours avec les compétences adaptées. Il faut comprendre que le métier d’expert-comptable en cabinet a énormément évolué.

Tous les cabinets ne suivent pas le même rythme de transformation, ce qui fait que l’expérience acquise dans un cabinet peut ne pas correspondre aux attentes d’un autre. Il y a un vrai décalage entre les attentes des cabinets et la formation ou l’expérience des nouveaux entrants. On cherche des collaborateurs capables de répondre aux besoins contemporains, mais ces besoins évoluent eux-mêmes très rapidement. C’est un défi constant, et il demande une réflexion globale pour que la profession puisse anticiper et s’adapter efficacement.

Delphine Sabatey, présidente du CROECNA - CFA

Vous évoquez des besoins différents selon les cabinets. Pouvez-vous préciser les enjeux liés à ces évolutions ?

Delphine Sabatey : Absolument. On est dans une sorte de grande randonnée où chaque cabinet avance à son rythme. Certains cabinets ont déjà amorcé une transformation, redéfinissant leurs missions et leur place dans la société, et cela crée des besoins spécifiques en termes de profils. Mais aujourd’hui, cette tendance reste marginale. Le marché n’est pas encore complètement mature pour ces changements, bien qu’il y ait une prise de conscience.

Par exemple, quand on parle de transition numérique, on se rend compte qu’il existe encore des cabinets qui fonctionnent avec des outils très traditionnels, comme le tampon « comptabilisé ». Cela illustre bien les écarts entre les cabinets. Il y a ceux qui innovent et réinventent leurs pratiques, et ceux qui avancent plus lentement. À terme, ces transformations seront indispensables, mais pour l’instant, elles ne concernent qu’une partie de la profession. Nous devons travailler à amener l’ensemble de la profession vers une meilleure préparation à ces changements. Par le lancement d’un CFA par exemple…

Comment répondre à ces défis ? Vous avez parlé de proactivité.

Delphine Sabatey : Oui, il est clair qu’on ne peut pas rester passifs face à ces enjeux. L’un des leviers essentiels, c’est la formation. Nous constatons un décalage entre les formations existantes, souvent très scolaires, et les besoins des cabinets. Ces formations ne préparent pas toujours les jeunes diplômés à s’insérer rapidement et efficacement dans la vie professionnelle.

Parfois, les jeunes sortent avec des diplômes qui sont valorisants sur le papier, mais ils n’ont pas les compétences opérationnelles pour répondre aux besoins réels des cabinets. C’est un problème à la fois pour les cabinets, qui perdent du temps en formation interne, et pour les collaborateurs, qui peuvent se sentir démunis face aux attentes. Nous avons donc décidé de ne pas attendre que les choses changent d’elles-mêmes. Être proactif signifie impulser un véritable changement en matière de formation et d’accompagnement des collaborateurs.

L’idée d’un CFA semble ambitieuse. Comment est-elle née ?

Delphine Sabatey : Cela remonte à plusieurs années. Nous avons commencé à réfléchir à ce projet avec l’équipe dès le début de notre mandature en Nouvelle-Aquitaine. Nous avons identifié que la création d’un CFA pourrait être un véritable moteur pour répondre aux besoins spécifiques de notre région, tout en inspirant d’autres initiatives dans d’autres régions. Cette idée s’est imposée naturellement, même si nous ne savions pas au départ ce qu’elle impliquerait concrètement en termes de mise en œuvre. Il y avait aussi une certaine fierté régionale dans ce projet.

La Nouvelle-Aquitaine a toujours été une région dynamique, et nous voulions montrer que nous pouvions être précurseurs sur un sujet aussi important. En prenant cette initiative, nous espérons non seulement combler nos besoins locaux, mais aussi créer un modèle qui pourrait être reproduit ailleurs. Ce type de projet, lorsqu’il réussit, a souvent un effet d’entraînement.

Quelles sont vos ambitions pour ce CFA, et quelles projections réalistes pouvez-vous partager ?

Delphine Sabatey : L’objectif principal est de proposer des formations qui répondent précisément aux besoins des cabinets et d’assurer que les personnes formées trouvent un emploi à l’issue de leur formation… et y restent. La réussite du CFA ne se mesure pas seulement au nombre de CDI obtenus à la sortie, mais aussi à la fidélisation des collaborateurs trois ans plus tard. Nous voulons que ces professionnels puissent s’épanouir et bâtir une carrière durable en cabinet.

Cela implique d’aller au-delà de la simple obtention d’un diplôme. Il faut que les apprentis soient réellement préparés à la réalité du métier et qu’ils s’y projettent sur le long terme. Si, trois ans après leur embauche, ils sont toujours en cabinet, alors nous pourrons dire que nous avons réussi. Cela va de pair avec l’attractivité des cabinets et la nécessité de leur offrir des conditions de travail et d’évolution motivantes.

Cela soulève aussi la question de l’attractivité des cabinets, non ?

Delphine Sabatey : Exactement. Aujourd’hui, la vraie problématique est la fidélisation. Beaucoup de collaborateurs, y compris des experts-comptables stagiaires, quittent les cabinets pour aller en entreprise. Notre rôle est de rendre le cabinet attrayant, en offrant des fonctions intéressantes et des formations adaptées. Quand les collaborateurs comprennent les codes et les réalités de la profession dès leur formation, ils ont toutes les chances de réussir et de rester dans cette voie. L’idée n’est pas simplement d’aider les cabinets à recruter, mais de les accompagner dans la rétention des talents. Il faut aussi changer l’image du cabinet comptable pour qu’il soit perçu comme un lieu où il est possible de s’épanouir, de progresser, et de construire une carrière à long terme.

Qu’en est-il de l’ancrage territorial ? Ce CFA peut-il jouer un rôle pour dynamiser certaines zones ?

Delphine Sabatey : Tout à fait. En Nouvelle-Aquitaine, nous avons des disparités économiques importantes. Par exemple, des études ont révélé l’existence de « déserts financiers », où les entreprises peinent à trouver les partenaires nécessaires, comme des experts-comptables ou des banquiers, pour développer leurs activités. En implantant des formations en dehors des grandes métropoles, nous pouvons améliorer le maillage territorial et renforcer l’économie locale.

C’est aussi une manière de répondre à des problématiques spécifiques de certains territoires, qui n’ont pas toujours les moyens ou l’attractivité nécessaires pour retenir les talents. En développant un CFA et une offre de formation adaptée, nous pouvons encourager ces jeunes à rester dans leur région et à y contribuer économiquement. C’est une ambition forte, mais essentielle pour garantir un développement équilibré de notre territoire.

Et du côté des cabinets, comment perçoivent-ils ce projet ?

Delphine Sabatey : Les retours sont très positifs. La majorité des cabinets est prête à accueillir des apprentis formés dans ce CFA. Ils y voient une opportunité de recruter des collaborateurs mieux préparés aux réalités du métier. C’est particulièrement vrai dans les territoires où la pénurie de main-d’œuvre est encore plus marquée. Les cabinets reconnaissent qu’une formation spécifique, qui intègre dès le départ les attentes des cabinets, est un véritable atout. C’est aussi une manière pour eux de participer activement à la transformation de la profession et de s’assurer un vivier de talents adaptés à leurs besoins. Cela demande un effort de leur part, mais ils semblent convaincus que les bénéfices à long terme justifient cet investissement.

Merci à Delphine Sabatey pour avoir pris le temps de répondre à nos questions.

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